Des Reptiles ? Quelle Horreur ! Chapitre II

II : Observer, étudier, élever les reptiles

« La plus grande faiblesse de la pensée contemporaine me paraît résider dans la
surestimation extravagante du connu par rapport à ce qui reste à connaître.  »

André Breton (1896-1966).

Des reptiles furent bien entendu décrit par les explorateurs, les naturalistes et différents auteurs qui voulurent dresser le portrait de la faune qui les entourait, avec parfois, un zeste de fantastique. Pline l’Ancien dans son « histoire naturelle » décrivit des espèces bien réelles mais aussi des aussi des êtres fantastiques comme le basilic. Son prédécesseur, Aristote, se montrait plus sceptique vis à vis des croyances populaires de l’époque, il faisait surtout confiance à ses observations, même si ses interprétations étaient parfois erronées. Le Moyen-Age met un coup d’arrêt aux expérimentations philosophiques et scientifiques des anciens comme Aristote, Eratosthène, Archimède et bien d’autres… Les savants arabes, à qui nous devons d’avoir préservé et perfectionné le savoir des anciens alors que l’Europe végétait dans l’obscurantisme, ne se sont toutefois guère intéressés à ce que l’on nommera plus tard la zoologie. S’ils s’intéressaient aux reptiles, c’était souvent à des fins médicinales, pour guérir les morsures de serpents venimeux notamment. Pendant la Renaissance, à partir du XVème siècle, l’occident redécouvre toute la culture et le savoir de l’ Europe antique, la science occidentale moderne va naître.

Jusqu’ à la fin du XVIIIème siècle, les écrits des penseurs grecs et romains avaient un fort impact sur les savants et les naturalistes qui considéraient parfois leurs observations comme digne de foi et les reprenaient telles quelles dans leurs ouvrages. Ce fut le cas d’auteurs de talent comme Conrad Gessner (1516-1565) ou André Thevet (1516-1590). En même temps, avec la découverte de nouveaux pays et continents comme l’ Amérique, les européens découvrent des mondes étranges, peuplés d’ une faune et d’ une flore d’une richesse inégalée. Les récits de ceux qui sont allés dans ces contrées lointaines étaient souvent très déformés, ils affirmaient avoir vu toutes sortes de monstres et la mystification était monnaie courante car aux découvertes réelles se mêlaient les superstitions héritées du Moyen-Age. Ainsi, on retrouvait les basilics et autres vouivres dans les bestiaires comme chez Pierre Belon (1517-1564) qui à côté de dessins de reptiles orientaux existants bel et bien, montre des gravures de serpents ailés, commentant ainsi : « Dangereuse est du serpent sa nature ; Qu’on voit voler près le Mont Sinaï ; Qui ne feroit, de le voir, esbahy ; si on a peur, voyant sa portraiture ? ». Puis la démarche scientifique que l’on connaît aujourd’hui, détachée de la magie, se met peu à peu en place. Au siècle des Lumières, toutes les sciences, y compris les sciences naturelles, se cherchent un modèle rationnel et matérialiste.

Petite Histoire de l’Herpétologie

A la fin du XVIIIème siècle, des esprits critiques et rigoureux forgent les disciplines modernes des sciences naturelles. La botanique fut la première puis au tout début du XIXème siècle la zoologie se construit avec Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, Gray… L’étude des reptiles s’est faite un peu plus timidement, longtemps encore considérés comme des êtres inférieurs et sans grand intérêt. Ainsi, en 1783, le naturaliste strasbourgeois Jean Hermann propose de nommer le groupe des reptiles et amphibiens la classe des Kryerozoa qui signifie « animal froid, livide, dégoûtant ». Ce terme ne fera pas carrière car comme l’écrira en 1839 André Marie Constant Duméril : « […] un mot fort difficile à prononcer, et qui heureusement ne fut pas adopté ; car il aurait propagé des idées fausses qui ont existé trop-longtemps et font aujourd’hui encore proscrire indistinctement par le vulgaire toute cette race d’ animaux ».

Le rejet des reptiles était assez courant chez les naturalistes qui montraient parfois un dégoût ordinaire et ne leur trouvaient rien d’intéressant. Buffon, le célèbre naturaliste français, ne traita pas de ces animaux dans son histoire naturelle, préférant les oiseaux et les mammifères. sans doute qu’il ne les jugeait pas assez nobles. Même Charles Darwin, qui portait pourtant un grand soin à l’objectivité et la modération dans ses propos, dissimulait mal son aversion des serpents, du moins quand il était jeune. Dans son « Voyage d’un naturaliste autour du monde », publié en 1839, il écrit à propos du Trigonocéphale (une vipère sud-américaine) : « La face de ce serpent a une expression féroce et hideuse au-delà de toute expression. [. ] Je ne crois pas avoir jamais rien vu de plus laid, sauf peut-être quelques vampires. » Arrivé aux Galapagos, il n’est guère tendre avec les célèbres Iguanes marins qu’il qualifie de hideux et stupides. Pourtant, il rapporta de ces voyages quelques espèces inédites de reptiles et amphibiens.

Cependant, certains savants ont fait des reptiles leur sujet d’étude principal, même s’ils sont peu nombreux. On voit alors émerger une science : l’Herpétologie. Ce terme apparaît pour la première fois en 1755 sous la plume du naturaliste allemand Jacobus Theodorus Klein (1685-1759) qui publie « Tentanem herpetologiae ». Le mot « herpetas », d’origine grecque, signifiant « ce qui rampe ». L’abbé Pierre J. Bonnaterre (1752-1804), plus connu pour son étude de l’enfant sauvage de l’Aveyron, amena en France le terme « Erpétologie » en cette grande année 1789. Plus tard, ce mot récupèrera son H d’origine.

L’herpétologie étudie les reptiles et les amphibiens. Aujourd’hui, ces deux groupes zoologiques sont séparés mais ça n’a pas toujours été le cas. Au milieu du XVIIIème siècle, le suédois Karl Linné élabore la classification moderne des êtres vivants et range les reptiles et amphibiens dans une seule et même classe : celle des Amphibia. Malgré la contestation de Buffon et de ses disciples, le système de Linné sera adopté par la plupart

des savants même s’ils n’étaient pas tous d’accord sur ses choix en ce qui concerne sa classe des Amphibia. Ainsi, en 1787, Joseph Nicolaus Laurenti (1735-1805) propose d’opter pour le taxon « Reptilia ». De même pour Alexandre Brongniart (1770-1847), qui   dans son       « essai d’une

classification des reptiles » (1800) remanie cette classe en créant 4 ordres : les sauriens (où l’ on trouve alors    les    crocodiles), les ophidiens

(serpents), les chéloniens (tortues) et les batraciens.

Il y a un progrès par rapport à Linnée car le suédois mettait les salamandres et tritons avec les lézards ; ainsi que les lézards apodes (sans pattes) et les cécilies (des amphibiens sans pattes) dans le groupe des serpents. Brongniart, lui, place tritons, salamandres, grenouilles et autres amphibiens dans un ordre à part mais pour l’instant, tous sont encore regroupés dans un même groupe zoologique qui est désormais unanimement nommé classe des reptiles.

André Marie Constant Duméril (1774-1860) a montré une fidélité sans faille à Brongniart en restant partisan de la classe unique des reptiles incluant les amphibiens. Mais il a surtout réalisé un travail colossal de description : entre 1839 et 1854, assisté du talentueux Gabriel Bibron puis de son fils, Auguste Duméril, le savant a décrit plus de 1 300 espèces de reptiles et amphibiens dans les différents volumes de « L’Erpétologie générale ou histoire naturelle des reptiles ». Pour A-M. C. Duméril, les reptiles se définissent ainsi : « animaux vertébrés, à poumons, à température variable, sans poils, ni plumes, ni mamelles ». Les amphibiens trouvent leur place dans cette définition. Mais la cohésion entre reptiles et amphibiens commence à se fissurer dans les années 1830 : malgré l’opposition de Duméril, d’autres savants comme Henri-Marie Ducrotay de Blainville (1777-1850), argumentèrent en faveur d’une classification qui sépare la classe des amphibiens de celle de reptiles. Le débat durera jusqu’à la mort d’A-M. C. Duméril, que son fils remplace à la chair d’Erpétologie et d’Ichtyologie en 1857. Auguste se rangea à l’opinion de plus en plus répandue en faveur de la scission entre reptiles et amphibiens ; ce qui ne sera plus remis en cause par la suite.

Vu de notre XXIème siècle, après plus de 150 ans de séparation de ces deux classes, on pourrait facilement croire que Linnée, Brongniart, Duméril et d’autres défenseurs d’une classe unique furent totalement à côté de la plaque. C’est une erreur, car Duméril était en accord avec les concepts scientifiques de son époque. La systématique (science de la classification des êtres vivants) comme la zoologie en général étaient en pleine construction. Duméril fut un des plus grands zoologistes du XIXème siècle, on le considère comme le père de l’herpétologie car il a non seulement produit un travail immense de description d‘espèces, mais il a aussi fait de l’étude des reptiles et
amphibiens une véritable science. Ce n’était pas évident vu que ces animaux étaient soit méprisés car considérés comme inférieurs et sans intérêts, soit vus sous l’angle des superstitions peu propices à l’étude scientifique.

En plus de la description de nouvelles espèces venues du monde entier et l’établissement d’une classification du vivant qui occupera des carrières entières tout au long de ce bouillonnant XIXème siècle, les scientifiques cherchent aussi des remèdes vraiment efficaces contre les venins. Dans cette quête qui occupe savants, médecins et pharmaciens depuis l’ antiquité, trois français vont jouer un rôle clé et offrir enfin une véritable solution : Césaire Phisalix (1852-1906) et Gabriel Bertrand (1867-1962) du muséum national d’histoire naturelle, ainsi qu’Albert Calmette (1863-1933) de l’institut Pasteur. Ils découvrirent simultanément, en 1894, le sérum antivenimeux. Beaucoup de savants pressentaient que la solution était dans le venin lui-même et dans le principe de la vaccination : utiliser un venin affaibli pour créer une immunisation. Phisalix et Bertrand, après avoir rendu inoffensif du venin de vipère aspic en le chauffant à 80°C, l’inoculèrent à des cobayes. Ils s’aperçurent que d’une part, les rongeurs supportaient parfaitement l‘inoculation du venin affaibli ; et d’autre part, qu’ils étaient temporairement immunisés contre le venin actif injecté par la suite. Calmette arriva aux mêmes résultats en rendant le venin inoffensif par un procédé chimique. Phisalix et Bertrand découvrirent aussi qu’en extrayant le sérum sanguin (le liquide clair exempt de globules rouges) de l’ animal « vacciné » et en l’injectant à un autre animal, celui-ci devenait à son tour immunisé contre le venin. Ce système passe même la barrière des espèces puisqu’on peut fabriquer des sérums antivenimeux pour les humains à partir du sang d’autres animaux.

Aujourd’hui on sait que le principe d’inoculer du venin peu actif dans l’organisme d’ un animal (en général des chevaux ou des moutons) déclenche la production d’anticorps spécifiques qui s’attaquent aux toxines. On extrait ensuite ces anticorps qui sont injectés à la personne mordue par un serpent venimeux. Le principe n’a pas changé, seules des améliorations sur les effets secondaires ont été apportées. Toutefois, si le mode de fabrication du sérum antivenimeux est proche de celui de la vaccination, on ne peut pas parler réellement de vaccin car l’effet d’immunité ne dure pas longtemps. Le sérum anti-venin est injecté à quelqu’un qui vient juste de se faire mordre, on ne peut pas se faire vacciner préventivement contre le venin de serpents comme on se fait vacciner contre le tétanos.

Les venins des serpents ont aussi montré leurs vertus thérapeutiques : la recherche pharmaceutique exploitant les toxines qui sont normalement là pour tuer, dans le but de guérir. Les venins sont par exemple utilisés depuis longtemps pour étudier les réactions allergiques graves (chocs anaphylactiques) ainsi que les processus d’immunité à une toxine. L’utilisation de ces molécules en laboratoire peut également servir à étudier certaines pathologies qui ont les mêmes effets que les venins ou à créer des médicaments contre l’ hypertension artérielle ou les troubles mentaux. Une toxine du venin de cobra fut même utilisée pour briser et mettre en évidence la structure de l’A.D.N. par les biochimistes Watson et Crick qui reçurent en 1962 le prix Nobel de médecine pour la découverte de l’architecture de la célèbre molécule de l’hérédité.

L’herpétologie aujourd’hui : une science vivante et d’avenir !

Longtemps, on pensait que l’herpétologie avait fait le tour de la biologie des reptiles et amphibiens, qu’il ne restait pas grand-chose à découvrir car de toute façon, le comportement des reptiles était jugé fort simple, primaire et universellement homogène. L’herpétologie française des trois premiers quarts du XXème siècle est moins dynamique qu’au siècle précédent. L’ichtyologie, qui étudie les poissons, semble avoir les faveurs des muséums notamment à Paris où herpétologie et ichtyologie sont réunies en une seule et même chair, occupée la plupart du temps par un ichtyologue. Mais certains herpétologues se sont battus pour que l’étude des reptiles et amphibiens revienne sur le devant de la scène en relevant les subtilités de la vie de ces animaux : écologie, reproduction, sociabilité, fonction venimeuse… L’herpétologie française connaît ainsi une véritable renaissance dans les années 1960-70, avec des personnalités comme Hubert Saint-Girons (1926-2000), Albert Raynaud (1914-1999), Claude Pieau, Jean-Pierre Gasc… Beaucoup disent avoir été fortement influencés par Raymond Rollinat (1853­1931). Ce naturaliste est un des rares herpétologues français de la première moitié du XXème siècle à avoir publié, notamment l’ouvrage « la vie des reptiles de la France centrale » qui sera le livre de chevet de beaucoup d’herpétologues d’après-guerre, sans oublier Marie Phisalix qui s’intéressa surtout aux vipères et aux venins.

En 1971, est créée la Société Herpétologique de France (S. H. F.) sous l’impulsion des professeurs Gilbert Matz et Guy Naulleau. Les « sociétés savantes » sont une vieille tradition, et la S. H. F. fait partie des plus récentes. Elle a des homologues qui s’intéressent à divers types d’animaux : la Société Française d’Entomologie qui se consacre aux insectes ou la Société Française d’Ichtyologie par exemple… Chacune a ses publications, celui de la S. H. F. se nomme sobrement « bulletin de la société herpétologique de France ». Bien entendu, les herpétologistes français peuvent aussi publier leurs articles dans d’autres revues comme les « annales de l’académie des sciences » ou des revues étrangères (Journal of herpetology, Herpconbio. ).

Dans certains pays, l’herpétologie est particulièrement active comme en Allemagne. La D. G. H. T. (Deustche Gesellschaft für Herpetologie und Terrarienkunde) regroupe des herpétologues professionnels et amateurs mais aussi des terrariophiles. C’est une des organisations herpétologique les plus importantes et les plus prolifiques d’Europe. Sans oublier la Société Européenne d’Herpétologie (Societas Europaea Herpetologica) qui publie la revue « Amphibia-reptilia ». Dans le monde entier, des dizaines d’articles ayant pour sujet les reptiles sont publiés chaque mois. En ce début de

XXIème siècle, l’herpétologie est une science vivante et dynamique qui explore de nouveaux champs de recherche et a démontré que les reptiles peuvent apporter beaucoup à la connaissance du vivant en général.

Comme d’autres disciplines zoologiques, l’herpétologie s’enrichit en permanence de nouvelles espèces : près d’une centaine sont décrites chaque année (179 en 2014 et 102 en 2015 selon le site reptile-database) rien que pour les reptiles « non aviens » (c’est quoi ce truc de « non aviens » ? Patience, l’ explication détaillée viendra plus tard !). La plupart de ces nouvelles espèces sont des lézards et des serpents. Il y a parmi cela de véritables découvertes inédites, c’est à dire des espèces qui n’ont jamais été observées auparavant. Ces découvertes se font souvent lors d’expéditions dans des contrées éloignées et qui n’avaient pas fait l’objet d’une fouille naturaliste minutieuse comme lors de l’expédition Santo en 2006. Mais de nombreuses espèces sont également décrites en étudiant des populations déjà connues. On donne par exemple le statut d’espèce à une sous-espèce ou à une population que l’on attribuait auparavant à une autre espèce. Inversement, il arrive que deux populations que l’on pensait être deux espèces différentes n’en sont en fait qu’une seule à regrouper sous le même nom.

Et dans notre bonne vieille Europe fouillée de fond en comble, peut-on encore décrire de nouvelles espèces de reptiles ? Même si c’est peu fréquent, ça arrive ! En 2012, une équipe de chercheurs menée par Patrick Fitze, a montré qu’une population d’un petit lézard, considérée comme faisant partie de l’espèce Psamodromus hispanicus, était en fait une espèce à part entière qu’ils ont nommé Psamodromus occidentalis. Dans cette même étude basée sur des analyses génétiques, ils se sont aperçus que les deux sous- espèces de P. hispanicus connues jusque-là, à savoir : P. hispanicus hispanicus et P. hispanicus edwardsianus, sont en fait deux espèces distinctes. En France, en 2013, les populations d’orvet italiennes et de l’extrême sud-est de la France ont été décrite sous Anguis veronensis, ou Orvet de Vérone, alors que jusque-là elles étaient considérée comme appartenant à l’Orvet fragile, Anguis fragilis. Il y a donc aujourd’hui deux espèces d’Orvet en France. Et c’est une véritable résurrection pour Anguis veronensis puisqu’il avait déjà été décrit comme espèce à part entière par un savant italien, Pollini, en 1818 ! La génétique lui donnera raison presque deux cent ans plus tard… Eh ! Comme quoi, ils avaient le pif quand même les anciens !

Il y a aussi des redécouvertes : des espèces tellement discrètes qu’elles ne furent plus observées dans la nature depuis des décennies voire des siècles et que l’on croyait disparues. En Australie, l’histoire du Scinque à langue bleue pygmée est assez significative des « bonnes surprises » que révèlent l’ herpétologie de terrain même dans un pays « moderne » avec de nombreux scientifiques et naturalistes amateurs. Julian Reid et Graham Hutchinson sont deux herpétologues amateurs aguerris et reconnus. En 1992, lors d’une prospection à la recherche de cadavres de serpents écrasés sur les routes afin d’examiner le contenu de leurs estomacs, ils y ont découvert un lézard encore intact. En l’examinant de plus près, ils se sont aperçu qu’il s’agissait de Tiliqua adelaidensis ! Rendez-vous compte ! Tiliqua adelaidensis quoi ! Bon d’accord, ça ne vous dit rien… Ce petit lézard était en fait considéré comme éteint depuis les années 1960 (la dernière collecte se fit en 1959), c’était le Graal des herpétologues sud-australiens. Les semaines suivantes, ils observèrent plus de spécimens de cette espèce qu’il n’en fut récoltés depuis que ce lézard a été décrit pour la première fois en 1863, et ce, à quelques kilomètres de la ville d’Adélaïde. Il en fut de même en 2009, quand Ivan Ineich, herpétologue au Muséum National d’Histoire Naturelle, redécouvrit par hasard un gros lézard que l’on croyait disparu, Phoboscincus bocourti, sur un ilet au large de la Nouvelle-Calédonie.

Etre herpétologue de terrain c’est aussi être un peu aventurier. Aujourd’hui encore des scientifiques parcourent la planète pour étudier les reptiles. L’herpétologie de terrain peut aussi être dangereuse : le chercheur américain Joseph B. Slowinsky en fit les frais le 11 septembre 2001 – une date décidément funeste – alors qu’il étudiait les serpents venimeux au Myanmar (ex. Birmanie). Il fut mordu par un jeune Bongare annelé et mourut une trentaine d’heures plus tard à l’âge de 38 ans sous l’œil impuissant de ses confrères et assistants, les conditions météorologiques ayant empêché les secours d’arriver au cœur de la jungle. Trois espèces de reptiles furent nommées en son honneur. En 1968, le documentariste français Christian Zuber (1930-2005) fut attaqué par un cobra cracheur lors d’un tournage en Afrique. Ce serpent a la faculté d’éjecter son venin vers un agresseur jusqu’à deux mètres de distance. Frappé au visage, Zuber resta aveugle trois jours durant. Ces hommes ont pris des risques en tentant de capturer ces serpents venimeux, qui d’ordinaires auraient passé leur chemin sans chercher à attaquer un humain. Cependant, ces histoires dramatiques sont très rares par rapport au nombre d’ herpétologistes qui manipulent régulièrement ces serpents avec toutes les précautions nécessaires. Il y a finalement assez peu d’accidents du travail : herpétologue reste un métier bien moins dangereux que charpentier !

En dehors du milieu professionnel, il y a les herpétologues amateurs et autres passionnés de tout ce qui touche à l’herpétologie, les « herpétophiles ». Le propre de l’amateur est de ne pas avoir fait de sa passion un métier, il n’est pas payé pour cela : une différence donc statutaire. et une certaine liberté aussi. Si certains s’adonnent à l’herpétologie sans autre ambition que le plaisir d’observer, photographier ou même élever, d’autres sont arrivés à un niveau de connaissance et de maîtrise qui permet de les considérer comme des scientifiques amateurs. Reconnus pour leurs compétences, leur savoir-faire, leur connaissances. la frontière qui sépare certains amateurs des professionnels est alors très ténue, presque indiscernable. purement administrative.

Les naturalistes amateurs sont souvent mis à contribution dans les enquêtes de terrain. Ils communiquent leurs observations à des associations participant à la réalisation des atlas de répartition ainsi qu’au suivi de l’évolution des populations. En France, il arrive régulièrement que des amateurs signalent la présence d’une espèce dans une région où elle n’avait jamais été notée ou observent des comportements atypiques. Adhérant aussi parfois à des associations de protection de la nature, ils n’hésitent pas à signaler les menaces qui pèsent sur les habitats et à militer pour leur sauvegarde. Le réseau des naturalistes amateurs est important, son utilité est de plus en plus reconnue des scientifiques et des autorités. L’herpétologie amateur est néanmoins bien moins développée en France par rapport à l’ornithologie avec l’efficace et puissante Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) qui mobilise parfois des herpétologues amateurs pour organiser des actions de protection ou de comptage de reptiles ou d’ amphibiens. Toutefois, il existe des associations herpétologiques locales, comme l’Association Herpétologique du Var ou l’association herpétologique alsacienne BUFO (nom scientifique du crapaud commun).

Etre herpétologue aujourd’hui c’est être aussi un peu militant. En plus de l’étude proprement dite des reptiles et amphibiens, il leur faut redorer l’image de ces animaux auprès de la population ou des pouvoirs publics pour qu’ils ne soient plus considérés comme des animaux nuisibles mais comme des animaux à protéger. Une tâche qui a porté ses fruits car les reptiles sont aujourd’hui protégés dans toute l’Union Européenne… Néanmoins, comme le répétait inlassablement mes professeurs : « peut mieux faire ».

La terrariophilie.

Certains passionnés de reptiles les élèvent en captivité, ils pratiquent la « terrariophilie », mot qui serait apparu à la fin des années 1960. Toutefois, le terme « Nouveaux Animaux de Compagnie » ou « NAC » est plus souvent utilisé notamment dans les médias. Il fut inventé par un vétérinaire en 1984 et désigne tous les animaux ayant suscité un engouement commercial récent. En réalité, le terme « NAC » est un fourre-tout sans grand intérêt, car il vise autant le furet (domestiqué depuis l’antiquité), le poisson rouge (domestiqué depuis plusieurs siècles en Chine et au Japon) que les reptiles et amphibiens qui sont des animaux considérés par la loi comme non domestiques. Or, la terrariophilie est une discipline spécifique, avec son histoire, ses techniques et ses problèmes propres sans aucun point commun avec l’élevage du hamster ou du poisson clown.

La terrariophilie consiste à élever des animaux terrestres ou semi-aquatiques dans un terrarium : reptiles, amphibiens, araignées, insectes. L’éventail est large ! Le terrarium en lui-même se distingue de la cage car c’est un milieu confiné où sont reconstituées les conditions climatiques (température, humidité…) nécessaires à la vie de l’animal et propres à chaque espèce. L’élevage des reptiles nécessite donc des connaissances particulières sur la biologie de ces animaux ainsi que des compétences techniques. Il faut en effet connaître les différents types de chauffage ou d’éclairage, leur installation, leur gestion selon le type de climat où vit l’espèce. Il faut aussi aménager le terrarium selon les mœurs et l’habitat naturel de l’animal : un arboricole aura besoin de branches, un fouisseur d’un substrat meuble pour s’enterrer.

La terrariophilie est vraiment devenue populaire en France à partir des années 1990. Mais l’élevage des reptiles n’est pas récent : Les ménageries se sont dotées de « vivariums » dès l’époque de Duméril dans les années 1830. En dehors du milieu de la recherche et des zoos, il y eu aussi des amateurs, en général des bourgeois ou aristocrates fortunés, qui voulaient ajouter un peu d’exotisme chez eux. Le premier véritable ouvrage terrariophile (dans le sens amateur) fut celui de Johann Von Fischer, « Das Terrarium, seine Bepflanzung und Bevolkerung » paru à Francfort en 1884. Outre-Rhin l’amateurisme est déjà bien développé, des associations terrariophiles existant dès le début du XXème siècle, recevant le soutien de scientifiques de renom comme Robert Mertens. En France, les publications étaient rares, seul Raymond Rollinat, qui pratiquait l’élevage de reptiles autochtones, consacra une partie de son livre « les reptiles de la France centrale » aux techniques d’élevage. En 1979, Gilbert Matz et Maurice Vanderhaege publient le « guide du terrarium » qui sera pendant longtemps une référence régulièrement rééditée.

A partir des années 1960, la terrariophilie se développe, se perfectionne mais elle reste encore confidentielle, étroitement liée à l’aquariophilie, plus populaire. Le petit monde des éleveurs de reptiles et amphibiens se composait d’aquariophiles qui voyaient dans la terrariophilie un complément aux aquariums ou d’herpétologues amateurs qui voulaient observer les reptiles en captivité. On trouvait aussi des professeurs qui trouvaient dans l’installation de vivariums en classe un outil pédagogique très intéressant. La démocratisation de cette discipline viendra des Etats-Unis qui créent le « business » de la terrariophilie dans les années 1980. Reptiles, amphibiens et insectes entrent alors dans l’économie de marché pour le meilleur. et surtout pour le pire ! En France, le phénomène est pour l’instant sans commune mesure avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou l’Allemagne, mais de plus en plus de gens, notamment des jeunes, optent pour un animal de terrarium comme d’autres acquièrent un rongeur ou un aquarium de salon. Mais qui sont ces éleveurs de reptiles aujourd’hui ? Quelle est leur motivation profonde ?

Bien des sociologues et des psychologues ont débattu sur l’engouement pour les animaux de compagnie en général : volonté de posséder, de créer un mini-monde dont on est le mini-dieu (notamment en aquariophilie et en terrariophilie où on reconstitue un écosystème), désir de collectionner, recherche d’un lien affectif ou besoin de combler un manque, envie d’admirer la beauté du vivant, de manipuler ce même vivant, satisfaction de voir son animal préféré gagner un concours, reproduire ses animaux… Pour Jean- Pierre Digard, chercheur spécialisé dans les rapports entre humains et animaux de compagnie, la domestication a pour but, hormis les nécessités purement alimentaires, de « satisfaire son besoin de connaissance et sa compulsion, mégalomaniaque, de domination et d’appropriation du monde et des êtres vivants. » Un besoin qui n’est absolument pas limité à l’animal : l’histoire de l’Homme n’est-elle pas liée à ce besoin de s’ approprier et de dominer la nature ?

Le choix pour un animal de compagnie a évidemment un lien avec la psychologie, l’histoire, la place que la personne se donne dans le monde, avec ses complexes d’infériorité ou de supériorité… mais il faut se méfier des stéréotypes. D’une part, cela ne trahit pas – ou plus – systématiquement la classe sociale du propriétaire : finie l’époque réservant les chevaux aux riches, les canaris aux prolétaires. Il faut également prendre garde aux extrapolations faciles en faisant le portrait de quelqu’un à travers l’animal qu’il héberge : l’amateur de chats serait un artiste, un libre penseur, alors que l’amateur de chiens serait un personnage droit dans ses bottes et autoritaire, tout comme l’aquariophile qui serait considéré comme un doux rêveur toujours « dans sa bulle ». Ces stéréotypes montrent volontiers l’amateur de serpents comme un marginal et un pervers, tatoué de haut en bas, avec des clous dans les oreilles et du barbelé dans le nez et qui écoute du « trash dark hard metal death ». Pourtant, parmi les possesseurs de reptiles, il y a des médecins, des ouvriers, des professeurs des écoles, des cuisiniers, des militaires, des vétérinaires, aux cheveux courts ou longs, qui écoutent AC/DC ou Brassens, en costume cravate ou en chemise à fleurs, renfrognés ou joviaux, croyants ou athées, avec ou sans enfants et dont la moitié. seraient des femmes !

Malheureusement, la caricature n’ en est pas toujours une : il y a des particuliers qui achètent un reptile pour les « sensations fortes », pour épater la galerie, se donner un genre, montrer qu’on est capable de se mesurer à une bête féroce et dangereuse ou « faire peur aux bourgeois » comme le blouson noir de Renaud. Ils sont souvent bien déçus car les sensations fortes ne sont pas au rendez-vous. Beaucoup revendent alors leur serpent ou leur iguane car finalement, « c’est ennuyeux comme animal ! Ca ne bouge pas ». En définitive, les reptiles vivent leur petite vie tranquille de reptiles et ne se soucient absolument pas des fantasmes de leur propriétaire ! Cependant, de plus en plus d’adeptes de la terrariophilie n’achètent pas un reptile parce que c’est la légendaire bête du démon mais parce que ce sont de beaux animaux, aux couleurs vives, aux formes insolites, qui sortent de l’ordinaire certes mais qui restent des animaux. Il y a toujours une volonté de se démarquer comme souvent dans notre société mais d’une manière bien plus matérialiste : l’animal est aimé pour ce qu’il est, indépendamment des préjugés. De même que l’amateur d’insectes ou de poissons, l’amateur de reptiles ne cherche pas un animal pour construire un lien affectif réciproque, ni un compagnon pour ses promenades au grand air. La terrariophilie est un loisir contemplatif.

Cette discipline peut devenir une véritable passion, occupant une grande partie du temps libre de l’amateur, de son budget, de sa bibliothèque, de son disque dur et en général une ou plusieurs pièces d’élevage consacrées à ses animaux. Il y a des terrariophiles qu’on peut qualifier de « généralistes » qui possèdent différents types de reptiles, parfois aussi des amphibiens, des insectes… Mais souvent, le terrariophile se spécialise dans un certain type d’animaux : les serpents ou les tortues terrestres par exemple. Cette spécialisation peut se réduire aux espèces d’une région précise (les pythons australiens par ex.), à une famille (les caméléons) voire même, à une espèce (L’agame barbu alias Pogona vitticeps ou le Boa constrictor…). Les terrariophiles sont des collectionneurs, bien qu’ils s’en défendent car la collection est souvent liée à l’inerte et à l’accumulation sans limites. Toutefois, un collectionneur n’est pas forcément celui qui amasse de manière frénétique et irréfléchie même si chez certains terrariophiles, le désir de posséder toujours plus d’animaux dévient déraisonnable et dangereux pour eux et pour les animaux !

Les terrariophiles sont-ils nombreux ? Bien qu’il s’agisse d’un « phénomène en pleine expansion » comme le décrivent souvent les médias, les propriétaires de reptiles ne représentent qu’une infime minorité des propriétaires d’animaux de compagnie. Les chiffres sont malheureusement rares. Certains instituts de sondage comme TNS/SOFRES, font régulièrement des enquêtes sur les français et leurs animaux, mais les reptiles, même lors de l’enquête de 2013, en sont exclus ou non clairement distingués des autres « NAC ». D’autres sources donnent un chiffre entre 3 et 5% des propriétaires d’animaux possédant des reptiles ou des amphibiens mais sans donner de référence à une étude statistique précise. Karim Daouès, gérant d’un magasin terrariophile parisien, estime qu’il y a 1 million de reptiles captifs dans l’hexagone (Le Monde – 20/12/2004). Pour comparaison : en 2011, il y aurait 61,6 millions d’animaux familiers en France dont plus de 36 millions de poissons et 18,5 millions de chats et chiens ; un foyer français sur deux a un animal de compagnie.

Pour différentes raisons – certaines rationnelles d’autres non – la terrariophilie fait polémique. Quand une personne annonce qu’il élève des reptiles, les réactions sont très diverses, le plus souvent c’est un mélange de curiosité et d’incompréhension avec un zeste de dégoût. S’il élève des tortues, son activité sera regardée avec bienveillance, mais la proximité d’un éleveur de serpents dans un immeuble ou un lotissement peut provoquer de la méfiance voire une franche hostilité. Dans les pires des cas, l’éleveur doit faire face à des pétitions revendiquant son expulsion ou des plaintes auprès des autorités.

Des éleveurs ont eu la très désagréable visite de la Gendarmerie ou de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage au petit matin, interpellés par des voisins paniqués, alors qu’ils respectaient parfaitement la réglementation et qu’il n’y avait aucune évasion ni le moindre désagrément. Envisagerait-on de telles réactions en sachant que le voisin est un orchidophile, un aquariophile ou un éleveur de canaris ? Le seul tort du terrariophile n’est-il pas d’héberger « la bête » et donc d’être suspect ? Beaucoup de gens pensent aussi que posséder des reptiles est illégal – comment pourrait-on autoriser pareille folie se dit-on – et que donc tout terrariophile est un délinquant. Ce qui est faux : l’élevage des reptiles en captivité est une activité réglementée mais parfaitement légale.

Hormis ces réactions de rejet liées à l’ignorance et à la crainte, parmi les détracteurs de la terrariophilie il y a aussi ceux – dont des herpétologues – qui critiquent cette passion pour des raisons parfaitement rationnelles. Il y a d’une part les « anti­captivité » qui n’acceptent qu’aucun animal ne soit détenu en captivité, ne se contentant pas de condamner uniquement la terrariophilie. Pour eux, détenir un animal en « cage » est en soi de la maltraitance. Considérer que tout animal peut-être détenu en captivité pour le bon plaisir de l’Homme est jugé cruel et vaniteux. D’autres critiques de l’élevage en captivité s’articulent autour du bien-être animal et du droit des animaux sauvages de vivre libres, argumentant, qu’hormis les animaux domestiqués depuis des siècles, aucun animal sauvage ne devrait être capturé pour être enfermé. D’autant plus que bon nombre de ces animaux capturés s’adaptent très mal à la captivité ou n’y survivent carrément pas. D’autres pensent que le bien-être des animaux captifs est avant tout une affaire de compétences des éleveurs et de pratiques d’élevage, qu’il s’agisse d’animaux domestiques ou non domestiques.

Pour certains détracteurs de la terrariophilie, il y a un clivage irréconciliable entre amateurs et professionnels, entre terrariophiles et soigneurs ou biologistes. Pour eux, l’élevage des animaux non domestiques doit être réservé aux vivariums publics, aux laboratoires, aux muséums voire aux cirques qui seuls auraient les qualifications pour élever ces animaux correctement. Ils préconisent donc l’ interdiction aux amateurs de posséder des animaux non domestiques, particulièrement des animaux de terrarium. Certains propos, heureusement minoritaires, virent à la haine anti-amateur, au corporatisme et à l’élitisme considérant que qui n’a pas de diplôme requis n’a pas le droit au chapitre. Mais quand on regarde de plus près on s’aperçoit que les cordonniers sont parfois bien mal chaussés et qu’être professionnel certifié n’est pas un vaccin contre la maltraitance ! Enfin, il y a ceux qui estiment qu’avec un encadrement législatif rigoureux, la pratique de la terrariophilie n’a rien de condamnable, que c’est une discipline d’élevage d’agrément comme une autre. Ils n’accusent pas la terrariophilie en tant que telle d’ être dangereuse mais sa « démocratisation » à outrance où tout le monde peut devenir « terrariophile » en quelques minutes, le seul choix étant de savoir si vous payez par carte bancaire ou en espèces. De manière générale la terrariophilie illustre fort bien le problème de l’animal comme produit de grande consommation, sans soucis de protéger la population, les animaux et la nature. C’est une mode récente qui fut développée par des outils modernes de marketing capables de créer des « tendances » et de faire gonfler des « marchés porteurs » à vitesse grand V. Ainsi, on reproche à la terrariophilie d’être le royaume de l’ achat « coup de tête », au détriment des animaux.

Il y a évidemment des terrariophiles soucieux d’offrir les meilleures conditions de vie à leurs protégés, se documentant de manière rigoureuse avant d’acquérir un animal et qui pour certains sont de véritables encyclopédies vivantes. Mais il y a aussi de plus en plus de particuliers ou de terrariophiles débutants qui se lancent dans cette discipline totalement à l’aveuglette. En arpentant les forums de discussions spécialisés sur internet, on est frappé par le nombre d’appels à l’aide ou de questions sur les bases même de l’élevage d’un animal nouvellement acquis. On constate le manque de connaissances sur la biologie des reptiles et la maîtrise du matériel de la part de beaucoup de ces novices qui ont craqué pour un animal de compagnie à écailles. On observe des gens qui dépensent des centaines d’euros dans un terrarium, du matériel et un animal mais qui refusent de dépenser le moindre centime pour un livre sur le sujet ! Le refus de consacrer temps et argent au travail de réflexion et de documentation est un comportement très – trop – courant. Bien sûr, il y a internet, mais il faut s’en méfier : il y a de très bons sites sur la toile, des forums où sont connectés d’excellents éleveurs, des sources d’informations de niveau scientifique, mais internet ne peut pas servir de seule base. C’est un moyen de diffusion d’information sans vérifications, on y trouve tout et n’ importe. Or, pour pouvoir trier le bon grain de l’ ivraie, il faut maîtriser les connaissances de base qui permettent de détecter les incohérences et les erreurs.

Le commerce animalier est un marché économique important et qui s’est beaucoup développé ces dernières décennies. La plupart des animaleries aujourd’hui ont un « rayon reptiles ». On y vend des iguanes, des serpents, des tortues… Les jeunes iguanes deviendront de fiers gaillards de plus d’un mètre vingt au caractère parfois ombrageux. Les tortues estampillées de jardin ont des besoins très particuliers en captivité. Les jeunes serpenteaux de quelques semaines peuvent se montrer fragiles, il ne faut pas les manipuler sans cesse et parfois ils se montrent récalcitrants à se nourrir : pourtant ils sont vendus comme des « serpents pour débutants ». Des lézards venus d’Egypte ont été capturés en masse dans la nature, ils sont souvent parasités, leur acclimatation est affaire d’éleveur expérimenté, pourtant ils ne coûtent que 20 ou 30 euros, aucune protection, aucune mesure particulière, vous pouvez les acheter comme on achète un kilo de patates. L’information obligatoire envers acheteurs est quasi nulle. Bien sûr il y a d’honnêtes vendeurs, qui se soucient du sort des animaux mais qui en même temps, faisant face à des gens totalement incompétents mais sûrs d’eux, n’ont pas le droit de faire un « refus de vente » même s’ils savent que l’animal ne sera pas bien traité. Il y a aussi des vendeurs prêts à tout pour faire du chiffre : un pigeon se lève chaque matin, telle est leur devise. Tous les mensonges sont bons pour faire une vente comme affirmer que s’ils gardent le jeune Iguane vert dans un petit terrarium, il ne grandira pas ! Qui blâmer ? Le client qui ne semble plus avoir conscience d’acheter un être vivant qui a des besoins spécifiques ou le vendeur qui ne prend pas la peine de sensibiliser le client à ces besoins ? L’ animal, malgré qu’il s’agisse d’un être vivant donc sensible, fragile et mortel, est considéré comme une simple marchandise dont la commercialisation doit rester « libre et non faussée » selon les canons de l’économie de marché. Une marchandise rentabilisable, dont on chiffre les pertes non en individus mais en perte de marge bénéficiaire.

Le summum de la « chosification » des animaux de compagnie, c’est l’animal « kleenex » : Le pauvre animal que l‘on a acheté sur un coup de tête comme on achète un jouet, qui dépérit faute de soins appropriés et qui aura en guise d’ oraison funèbre, juste avant qu’on tire la chasse d’eau : « C’est pas grave, on en achètera un nouveau demain ». L’animal de compagnie est souvent considéré comme un bon support pédagogique pour les enfants. Mais où est la pédagogie quand on achète un poisson rouge en sachant par avance que l’enfant s’en désintéressera, que le poisson mourra et en se disant que cette mésaventure va le « responsabiliser » ? La pédagogie par la mort ?

Les effets de mode ont également un impact considérable sur les ventes de tel ou tel animal. « Le monde de Némo » par exemple a engendré un engouement pour de pauvres poissons clowns qui ont dépérit par centaine de milliers dans des bocaux, de même que la vente (et le trafic) de rapaces nocturnes a explosé à chaque sortie d’un Harry Potter, sans oublier le célèbre chihuahua de Paris Hilton devenu « top tendance ». Lors de la sortie d’« Anaconda – le prédateur », toute une faune d’Homo sapiens se dirigeait alors vers les rayons « reptiles » pour admirer le moindre serpenteau de la taille d’un ver de terre et s’exclamer « ouah ! Un anaconda comme dans le film » puis de demander au vendeur « vous vendez aussi Jennyfer Lopez avec ? »… Rires du client… Soupirs du vendeur consciencieux qui soudain se demande s’il y a des vols directs pour les îles Kerguelen. Toutefois, la crainte habituelle envers les serpents les a longtemps épargnés du phénomène d’achat de masse. Les tortues eurent moins de chance. Le cas typique est celui des tortues aquatiques. Dans les années 1990, avec le succès de la BD et du dessin- animé « les tortues ninjas », de petites Tortues à tempes rouges (Trachemys scripta elegans) ou tortues dites « de Floride » étaient vendues entre 10 et 20 francs, dans d’affreux vivariums en plastique avec le palmier au centre, sans chauffage ni éclairage. Ces pauvres bêtes moururent en masse : 78 à 91% de mortalité durant la première année aux U.S.A. selon Warwick (in Avry 1997). Mais voilà, nous sommes dans une société où tout est marchandise, où tout est accessible au désir immédiat et où la conscience de ces actes est laissée à l’entrée du magasin.

Les reptiles exposés au public.

Magnifique terrarium planté pour lézard asiatiques. (Vivarium du musée d’histoire naturelle de Karlsruhe – Vincent Noël)

Les reptiles véhiculent aussi l’image de l’exotisme, du frisson de la jungle, de l’étrangeté venue des contrées lointaines et hostiles… Les européens du XIXème siècle découvrent avec joie les jardins d’acclimatation et les zoos qui ouvrent un peu partout et où ils peuvent contempler ces bizarreries venues de si loin. La ménagerie du jardin des plantes de Paris fut créée en 1793 par la Convention. Il faudra attendre les Duméril père et fils pour que le Muséum National d’Histoire Naturelle se dote d’un vivarium. En 1870, le « palais des reptiles » ouvre ses portes au public, mais il fermera rapidement avec la guerre contre la Prusse, le siège de Paris et l’aventure de la Commune en 1871. Le bâtiment du Palais des reptiles existe toujours, pittoresque avec ces terrariums faits de portes en bois et sa grande fosse où vivent encore des crocodiles. A la fin des années 1920, sous l’impulsion de René Jeannel, un nouveau bâtiment est construit abritant des terrariums ; puis, dans les années 1980, c’est toute la ménagerie du jardin des plantes qui est rénovée car elle s’avérait vétuste, attaquée par le temps et par les associations de protection animale. Aujourd’hui encore, le vivarium, parallèle à la rue Cuvier, héberge plus de 200 reptiles dans deux bâtiments différents (enclos extérieurs pour les tortues mis à part). D’autres musées d’histoire naturelle se dotent d’un vivarium comme celui de Nantes où on trouve notamment des serpents venimeux.

Les zoos comme celui de Thoiry ou d’Amnéville, se sont également équipés de vivariums, mais il existe aussi des établissements entièrement consacrés aux reptiles qui prennent différents noms : vivariums, reptilariums, serpentariums… Ces vivariums sont des sites touristiques très prisés et certains établissements misent sur le « frisson garanti » ce qui est parfois racoleur, allant dans le sens des préjugés. D’autres, grâce aux talents des animateurs ou de la muséographie, axent sur une démarche pédagogique contre ces préjugés et cherchent à sensibiliser le public à la protection de ces animaux.

Les expositions temporaires, sur un week-end ou plusieurs semaines, ont souvent beaucoup de succès. Des écoles peuvent y être accueillies et des animations expliquent la vie des reptiles aux enfants comme aux plus grands. Couramment, ce sont des associations terrariophiles ou aquariophiles qui les organisent. Mais les limites réglementaires, le budget et surtout la main d’œuvre bénévole que cela demande ont fait se raréfier ces expositions associatives.

On compte également des expositions à but lucratif, en particulier les expositions itinérantes tenues par des forains. S’il en existe où les animaux sont maintenus dans d’aussi bonnes conditions de captivité que celles des vivariums publics, d’autres provoquent l’indignation tant des protecteurs des droits des animaux que des herpétologues et terrariophiles car les reptiles y sont gardés dans des conditions exécrables. Les propriétaires de ces expositions ne se montrent guère soucieux de la santé de leurs spécimens, trouvant toujours dans une ville une animalerie ou un importateur chez qui se ravitailler quand un animal décède de malnutrition ou de maladie ! De plus, certains particuliers en profitent pour leur confier les animaux dont ils ne veulent plus, pensant à tort qu’ils seront bien traités par ces « professionnels ». Certaines de ces « expos de la honte » sont traquées par les passionnés de reptiles, elles sont dénoncées publiquement via le web et des signalements sont déposés aux services vétérinaires ou dans les médias (ex. « Le courrier Picard » du 5 mars 2010).

Les bourses terrariophiles ont également beaucoup de succès, parmi les éleveurs mais aussi le public profane qui vient y faire une sortie « exotique ». Des éleveurs amateurs ou revendeurs professionnels exposent et vendent matériel et animaux de terrarium le temps d’un week-end comme ça se fait au sein de bourses aux plantes. En France, ces manifestations se développent seulement depuis quelques années. Mais le phénomène n’a pas de commune mesure avec l’Allemagne. Les bourses terrariophiles sont de plus en plus décriées, certains gouvernements ou groupes de pression voudraient qu’elles soient plus sévèrement règlementées voir purement et simplement interdites. Car selon eux, ces bourses incitaient les particuliers à acheter des reptiles sur un coup de tête alors qu’il devrait s’agir d’un achat réfléchi. Toutefois, l’efficacité de telles mesures reste à démontrer, car elle ne résout pas de manière globale le problème de l’animal comme produit de grande consommation, l’achat impulsif se déplaçant alors dans les animaleries ou sur internet.

Les serpents ne sont pas des animaux que l’on peut dresser comme on dresse un cheval ou même un tigre. Ils n’ont que faire des ordres et des récompenses, on pourrait alors penser qu’ils sont absents des numéros de cirque ou de spectacle. Pourtant, il existe des « montreurs de serpents », qui se qualifient parfois de « dresseurs » (sic). Le montreur de serpents fait en général une chorégraphie avec un gros python ou un boa qu’il manipule. Les réactions du public sont souvent les mêmes que dans des expositions ou des vivariums, les « beurk » succèdent aux « c’est dégouttant ! Comment peut-il toucher ça ? ». Parfois, c’est une femme qui manipule le serpent, dans une chorégraphie sensuelle et une tenue légère. Le public peut être invité à toucher le serpent ; et seulement le serpent ! L’ animal est inoffensif, d’ autant plus que ces salles sont climatisées et que la température fraîche l’engourdi. On peut dire que ces animaux s’habituent aux manipulations, mais l’impact sur leur santé n’est sans doute pas négligeable. Là encore, il y a des montreurs de serpents sérieux et exigeants sur les conditions de vie et d’exhibition de leurs animaux, et d’ autres qui n’ en ont rien à faire et considèrent ces animaux comme un employé de bureau considérera un vieux stylo bille qui ne marche plus (ou comme un patron considérera un vieil employé de bureau).

Herpétologie et enseignement.

L’herpétologie est très peu présente dans l’enseignement primaire comme secondaire. D’une part, parce que les programmes de sciences de la vie et de la terre n’y consacrent qu’une insignifiante attention, mais aussi parce que les reptiles restent des animaux mal-aimés et que bon nombre de professeurs ont tout simplement peur des petites bêtes, véhiculant parfois les préjugés (voir l’exercice en fin de ce livre). Bien souvent, seuls des professeurs des écoles ou des professeurs du second degré eux-mêmes herpétophiles intègrent l’herpétologie comme support pédagogique et ce avec succès car le pouvoir attractif et intriguant des reptiles est très stimulant pour les jeunes.

Qu’ apporte l’ herpétologie à la pédagogie ? Les animateurs nature et autres passionnés qui font découvrir les serpents aux enfants vous diront que les appréhensions des petites têtes blondes s’évanouissent rapidement, poussés par la curiosité et l’envie de toucher. La fascination que suscitent les reptiles en font un support pédagogique particulièrement intéressant pour sensibiliser les enfants aux sciences naturelles, leur permettre de prendre du recul par rapport aux préjugés et comprendre l’utilité des petites bêtes dans la nature.

A l’université, l’herpétologie ne suscite plus l’engouement car elle fait partie de sciences qui ne produisent que de la connaissance et aucune application technologique et

commerciale immédiate. Depuis un certain nombre d’années déjà, scientifiques et professeurs constatent un rejet des sciences par les étudiants. En 2003, un rapport du Sénat faisait état de cette crise de la vocation scientifique : « la régression des vocations pour la science, les techniques et les emplois qui y sont liés est même inquiétante». La filière scientifique, autrefois si prestigieuse, est de plus en plus boudée. Au sein de cette filière, la biologie fait figure de parent pauvre, en particulier la carrière universitaire, la recherche pure, qui attire peu pendant que les écoles d’ ingénieurs et autres filières de biotechnologies font le plein. Pour beaucoup de gens, savoir que les deux sous-espèces de Psamodromus hispanicus sont en fait des espèces ne sert à rien… Ca ne se mange pas, ça ne soigne personne et surtout dans une société obnubilée par la valeur marchande, ça ne se vend pas ! Il faut néanmoins rappeler que les biotechnologies, la recherche pharmaceutique, mais aussi les politiques de sauvegarde de la biodiversité sont des applications du savoir accumulé par la recherche fondamentale. Jamais le sérum anti­venin n’aurait été trouvé si des savants ne s’étaient pas d’abord attachés à mieux connaître la biologie des vipères. De surcroît, la connaissance pure a son utilité sociale, intellectuelle, philosophique. Etudier de nouvelles planètes en dehors de notre système solaire ou découvrir un fossile ne sert strictement à rien… Sauf à être plus intelligent, à connaître le monde, à répondre à certaines des questions que les humains se posent depuis des lustres : qui suis-je ? Où vis-je ? Qu’est-ce qui vit là, à côté de moi ? Comment fonctionne ce monde qui m’entoure ? Alors en effet on pourrait se passer de connaissances purement intellectuelles, comme on pourrait se passer de la musique, de l’amour, de la philosophie. vivre dans l’ignorance des réalités du monde, continuer à gober des œufs à Pâques pour ne pas être mordu par une vipère et de ne penser à rien d’autre que d’arriver à l’heure au travail et acheter à manger. Ca en arrangerai plus d’un ! Mais comme l’écrit Eugène Ionesco, à propos de l’art que certains taxeraient aussi d’inutilité : « Si on ne comprend pas l’utilité de l’inutile, l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art ; et un pays où on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves ou de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient pas, un pays sans esprit » (in Notes & contre-notes, 1991).

L’herpétologie est également un support idéal pour illustrer l’évolution des espèces. Il est vrai que les reptiles tiennent une place de choix dans la diffusion de la paléontologie et de l’ évolutionnisme auprès du grand public. Mais là aussi, de nombreux préjugés persistent montrant un décalage entre l’opinion générale et les connaissances scientifiques. En effet, les anciens mythes et les rumeurs d’aujourd’hui ne sont pas les seuls générateurs de préjugés, la mauvaise interprétation de théories scientifiques peut aussi créer des idées reçues qui sont pourtant perçues comme scientifiquement vraies. Il s’agit bien souvent d’une mauvaise compréhension des subtilités d’une théorie ou d’expressions comme « fossile vivant », qui eurent, il est vrai, leurs heures de gloire, mais sont maintenant considérées comme inexactes dans la science moderne. C’est aussi le résultat de l’imprégnation d’anciennes conceptions sur la place de l’Homme dans le monde qui nous conduit à interpréter de manière fausse le sens d’un mécanisme naturel.

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